Transition écologique et décentralisation

Par Alexandre Michaud, Étudiant au baccalauréat en innovation sociale.

Le 27 septembre 2019, 300 000 personnes manifestent dans les rues de Montréal afin de réclamer la justice environnementale. Dans les semaines qui précèdent et qui suivent cet évènement, des rassemblements similaires émergent un peu partout à travers le monde : 100 000 personnes marchent sur Rome, 60 000 à New York, 40 000 à Munich…c’est plus de 7 millions d’activistes qui joindront les manifestations entre le 20 et le 27 septembre. En réaction à ces démonstrations, des personnalités politiques de nombreux pays mettent de l’avant des projets d’investissements publics axés sur la transition écologique, sur le passage d’une économie brune (carburée à l’énergie fossile) à une économie verte (fondée sur des sources d’énergie renouvelable et un développement durable). Par exemple, aux États-Unis, la représentante Alexandria Ocasio-Cortez et le sénateur Edward John Markey, ont mis de l’avant un projet de Green New Deal[1] proposant de stimuler la transition énergétique par une suite d’investissements étatiques dans la production d’énergie renouvelable, dans des systèmes de transport en commun, et dans des programmes d’éducation visant à former les professionnels de la nouvelle économie verte. Ces stratégies attirent un grand nombre de critiques et d’acclamations, et soulèvent plusieurs questions quant à leur faisabilité. Dans ce texte, en partant du postulat qu’une telle transition est possible, nous argumenterons qu’elle est aussi souhaitable. Nous commencerons par présenter les causes et l’ampleur de la crise environnementale actuelle. Par la suite, nous démontrons qu’une intervention de la part de l’État est nécessaire afin de limiter les dommages causés par cette crise. Finalement, nous affirmons qu’une telle intervention, en plus d’être souhaitable pour ces effets environnementaux, amènera des impératifs de décentralisation économique, un regain de pouvoir chez les petites entreprises et les coopératives locales, qui aura pour effet d’augmenter l’autonomie économique de la population et de renforcer les communautés humaines.

La crise écologique : ses causes et ses effets

Afin de comprendre les causes de la crise actuelle, il faut retourner aux débuts de la seconde révolution industrielle. La seconde révolution industrielle commence aux États-Unis vers la fin du XIXe siècle et constitue un évènement économique d’envergure marqué par des changements profonds dans le monde des transports, des communications, et dans la production d’énergie. À partir de cette époque, les grandes nations du globe passent d’une économie basée sur la communication télégraphique, le transport ferroviaire, et l’énergie produite au charbon, à une économie basée sur la communication téléphonique, la transmission radio, le transport par véhicule à combustion, et la production d’énergie à partir du pétrole[2].

L’émergence d’un monde carburé aux énergies fossiles permit une hausse splendide de la production sur plusieurs décennies, responsable pour l’abondance de notre époque et l’amélioration de la qualité de vie d’une majorité de la population mondiale. Néanmoins, malgré cette croissance extraordinaire, la seconde révolution industrielle amène un ensemble d’externalités néfastes pour l’environnement. La consommation massive d’énergies fossiles émane une quantité grandissante de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, ce qui conduit à une augmentation progressive de la température terrestre. La seconde révolution industrielle nous a catapultés dans l’anthropocène, une ère où l’activité humaine perturbe de manières significatives les écosystèmes et les cycles biochimiques de la planète. À notre rythme de production et de consommation actuel, nous nous dirigeons vers une hausse de 3°C de la température terrestre d’ici 2100. Une telle hausse de température serait catastrophique, elle signifierait l’extinction de 70% des espèces, une augmentation drastique du nombre des inondations, l’avènement de sécheresses hautement destructives, une augmentation de l’intensité des ouragans, une perte des zones de littoral habitées, une chute complète de notre système agricole, une raréfaction de l’eau potable, et le déplacement vers le nord de milliards de personnes[3]. Dans un monde mondialisé où l’ensemble de nos institutions sont fortement interdépendantes, l’apparition soudaine de ces crises sectorielles ne peut signifier qu’une chose : l’effondrement de notre civilisation[4].

L’intervention de l’État et la transition écologique

Afin d’éviter le pire, il nous faudra rapidement sortir des paramètres de la seconde révolution industrielle et transitionnelle d’une économie carburée aux énergies fossiles à une économie verte propulsée par un ensemble d’énergies renouvelables. Mais, à qui revient la responsabilité de cette transition ? Est-ce la responsabilité des grandes corporations ? Est-ce la responsabilité des consommateurs ? En partie. Dans son livre La troisième révolution industrielle, Jeremy Rifkin argumente que la transition d’une économie brune à une économie verte nécessitera une intervention majeure de l’État, celui-ci devra être un leader au sein de cette nouvelle révolution.

Premièrement, comme la seconde révolution industrielle avait demandé des investissements publics dans des infrastructures routières et des banlieues afin de prendre son essor, l’économie verte demandera des investissements publics dans la formation de zones urbaines ouvertes, où le déplacement est aisé tant à pied quand transport en commun, et où l’ensemble des commerces et des demeures sont connectés à un système d’énergies renouvelables tant pour recevoir de l’électricité que pour en partager[5]. L’État structurera l’économie verte. De plus, afin de permettre une transition rapide, il nous faudra produire un ensemble de politiques publiques décourageant l’utilisation d’énergies fossiles et encourageant l’utilisation d’énergies renouvelables par un ensemble d’incitatifs économiques tels que des crédits d’impôt pour la construction de panneaux solaires ou des taxes visant les produits issus d’entreprises refusant la neutralité carbone. L’État stimulera l’économie verte. L’adoption d’une nouvelle structure énergétique nécessitera aussi l’adoption de lois visant à assurer que la production et la distribution d’énergie verte, tant par les foyers que par les entreprises, se fassent de manières hautement sécuritaires afin d’éviter toutes sortes de coûts de santé et d’entretien supplémentaires. L’État fiabilisera l’économie verte. Finalement, les gouvernements pourront subventionner les entreprises et les centres de recherche qui prendront le risque de participer à l’avancement de la transition. Ainsi, l’État optimisera la transition[6].

Pourquoi transition rime avec décentralisation

Si la seconde révolution industrielle amena l’ère des monopoles d’État et des grandes corporations, l’ère de la transition sera marquée par une vague de décentralisation économique. Fini les économies dirigées ! Fini les entreprises tyranniques ! Ils forment désormais les reliques d’une époque révolue.

Lors de la première et la seconde révolution industrielle, la production d’énergies fossiles demandait la formation de vastes corporations, des économies d’échelle verticale. En un premier temps, l’accès aux ressources étant limité à des lieux spécifiques, leur exploitation demandait une gestion géopolitique coûteuse (impliquant de longues négociations politiques et parfois des interventions militaires). À ce coût s’ajoutaient les investissements faramineux dans les capitaux et dans l’établissement de relations commerciales complexes entre les entreprises d’extraction, de transformation, et de distribution. L’ensemble de ces investissements favorisaient l’établissement de grandes corporations rassemblant des financements en provenance de sources diverses. Secondement, le nombre grandiose d’employés que nécessitait l’entretien des capitaux et des nouvelles relations commerciales d’envergures privilégiait l’aménagement de hiérarchies verticales propices au contrôle de milliers d’employés et à l’administration rationnelle[7]

Dans le cadre de la transition écologique, ce n’est plus l’économie d’échelle verticale qui prévaut, mais bien la décentralisation. Puisque l’énergie renouvelable émane de sources multiples dans des lieux multiples, puisqu’il faut la cultiver en tout lieu possible, cultiver de manières coordonnées le courant des rivières, la fluctuation des marées, la force du vent et du soleil, la performance de la nouvelle économie verte dépend de la participation d’une pléthore de petites entreprises et de foyers qui agiront comme des microcentrales. En plus, puisque l’accès aux ressources renouvelables demande un coût faible – personne ne paie pour accéder au vent ou au soleil – nous pouvons nous attendre à une multiplication rapide de ces microcentrales[8]. En Allemagne, où la transition écologique est déjà entamée, 23% de l’électricité du pays provient d’énergies renouvelables et est en grande partie fournie par des petites entreprises locales[9]. Par contre, l’émergence de cette nouvelle forme de propriété distribuée nous amène un nouveau problème: celui du partage. Si l’énergie se voit produite par un nombre de plus en plus grand d’entreprises et de foyers, il nous faut nous doter de structures d’entreprises encourageant le partage et la coordination entre les acteurs économiques, sans quoi notre gain en productivité précédemment annoncé s’accompagnera d’une perte au niveau de la distribution.  Ici, la structure classique de l’entreprise capitaliste, fondée sur des principes utilitaristes et individualistes, fait lacune. Afin de libérer les potentiels de l’économie verte, il faudra non seulement appuyer la décentralisation économique dans le secteur de la production énergétique, mais aussi encourager le rassemblement des multiples producteurs dans des coopératives. Une fois unies dans des entreprises régies par des principes démocratiques, l’ensemble des microcentrales pourront échanger librement de l’information, partager de l’électricité, et coordonner leurs actions afin de répondre aux besoins énergétiques de la population[10].

La transition écologique, un objectif souhaitable

La transition écologique apportera trois bénéfices majeurs : la protection de l’environnement, la stimulation de l’entrepreneuriat, et le renforcement des communautés par l’émancipation du secteur coopératif. Comme nous l’avons vu, le passage d’une économie brune à une économie verte nécessite une décentralisation de la production énergétique dans une multitude de microcentrales. La prolifération de microcentrales formera donc une opportunité d’envergure pour les entrepreneurs locaux qui pourront devenir des acteurs clefs au sein de la nouvelle économie, mais elle favorisera aussi l’établissement d’un réseau de partage énergétique fort avantageux pour les organismes sans but lucratif et les coopératives agissant sur des principes démocratiques.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=GxIDJWCbk6I

[2] https://www.youtube.com/watch?v=QX3M8Ka9vUA&t=2706s

[3] Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle (Paris : Les Liens qui libèrent, 2012), 42-51.

[4] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (Paris : Les éditions du Seuil, 2015), 127-133.

[5] Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle (Paris : Les Liens qui libèrent, 2012), 121-123, 190-194.

[6] Op. Cit, p.183-185.

[7] Op. Cit, p.155-165.

[8] Op. Cit, 166-167, 178-181.

[9] Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro (Paris : Les Liens qui libèrent, 2014), 323.

[10] Op. Cit, 318-326.

Dans le cadre du projet de recherche en cours :
Perspectives croisées sur les sociétés postcroissance

Axes de recherche :
Émancipation